Le Coronavirus, sursis pour l’Amerique ou parasite de la mondialisation?

Dr Thomas Flichy

Par une ironie dont l’histoire est parfois friande, le virus qui règne actuellement sur les imaginations, s’est lové dans les trois espaces de haute civilisation qui fascinent l’esprit français depuis près de quatre cent ans. En un instant, les chinoiseries, lettres persanes et paysages italiens nous sont devenus grimaces. Au-delà de ce retournement d’image dont le public n’est naturellement pas conscient, six remarques peuvent être faites sur ce phénomène.

1 – Un virus psychologique qui bénéficie à l’économie de l’attention.

Cette épidémie n’a strictement rien à voir avec les grandes pandémies qui frappèrent la population mondiale à intervalles successifs, telle la peste noire qui élimina entre 30 % et 50 % des Européens entre 1347 et 1352, mais à la différence des pandémies qui sévissent actuellement en Afrique, le coronavirus peut actuellement toucher les populations des pays développés quelle que soit la protection médicale dont elles bénéficient. Ce virus vient par conséquent réveiller une terreur inhibée, celle d’une mort conséquente à une maladie sans remède. La grande peur communicative qui se diffuse actuellement, est en grande partie auto-générée. En effet, aucune puissance politique ou financière n’a intérêt à un refroidissement définitif du réacteur économique constitué par la Chine, ce qui déclencherait à court terme une crise financière de grande ampleur. La fascination pour le coronavirus est donc en grande partie d’ordre psychologique. Gustave le Bon écrit en 1895 dans sa Psychologie des foules : « Tout ce qui frappe l’imagination des foules se présente sous forme d’une image saisissante et bien nette, dégagée de toute interprétation accessoire, ou n’ayant d’autre accompagnement que quelques faits merveilleux ou mystérieux : une grande victoire, un grand miracle, un grand crime, un grand espoir. Il faut présenter les choses en bloc, et ne jamais en indiquer la genèse ». Une fois cette image martelée, elle se communique d’un individu à l’autre par simple contamination émotionnelle. Or toute l’économie de l’attention a intérêt à ce que nos regards soient focalisés sur un objet afin que l’on puisse opérer dans notre dos.

2 – Le Coronavirus hâtera la collecte des données médicales individuelles

            D’un point de vue historique, les pandémies renforcent la collecte des données médicales individuelles. Les autorités publiques doivent en effet veiller à ce que des individus malades ne propagent pas la maladie en d’autres lieux. En 1501, la ville de Carpentras inventa le billet de santé, passeport sanitaire délivré aux voyageurs au sortir d’une ville saine et exigé par d’autres villes afin d’y entrer. A toute seconde de notre existence, nous générons des informations, sur notre santé. Cette production est désormais collectée, traitée, puis corrélée par des ordinateurs aux capacités de stockage et de calcul gigantesques. L’objectif des big data est ni plus ni moins de débarrasser le monde de son imprévisibilité, d’en finir avec la force du hasard. Or dans la grande bataille de l’intelligence artificielle, qui oppose actuellement la Chine aux États-Unis, c’est la première qui a gagné la bataille des données, en raison de la très grande homogénéité de sa population. Les États-Unis, et à leur suite, leurs alliés occidentaux tentent donc de saisir l’opportunité historique de l’épidémie afin de rattraper leur retard. S’ils y parvenaient, l’avantage obtenu serait considérable dans la mesure où ils ont déjà surpassé la Chine dans le domaine des algorithmes.

3 – Un système de prévision qui ne prend pas en compte l’histoire

Depuis près de mille ans, l’Asie des Moussons qu’il s’agisse de l’Inde, de la péninsule Indochinoise ou de la Chine, se présente comme le foyer d’infection de la moitié des épidémies constatées dans le bassin oriental de la Méditerranée[1]. L’ouverture du canal de Suez a naturellement accéléré ce processus. Ceci fait de ports comme le Havre, le réceptacle naturel des épidémies. D’où les efforts actuellement déployés par les autorités portuaires du Havre, qui accueille chaque année 500 000 conteneurs chinois, afin de rassurer la population. Parmi les cités maritimes ouvertes sur le monde et sa gent microbienne, il convient d’assigner une place de choix aux ports de guerre. Ceci explique que Marseille ou Venise aient été parmi les premières cités à mettre en œuvre des mesures de police sanitaire. Les savants experts de l’anticipation des risques, ne se fiant qu’à leurs indicateurs robotisés ont été incapables d’anticiper l’irruption d’un prétendu imprévu mille fois prévu par les livres d’histoire mais échappant aux regards médusés des rentiers amnésiques de la prospective. Il suffit en effet d’un microbe pour que les savants algorithmes s’effondrent face au réel biologique. Plût-il à Dieu que nos adorateurs des mathématiques eussent ouvert Les destinées de la poésie d’Alphonse de Lamartine afin d’entrouvrir la porte d’un monde qu’ils ignorent.

4 – Le coronavirus s’attaque au système nerveux de la mondialisation.

Cette épidémie fait d’autant plus peur, qu’elles se glisse dans le lit malade de la mondialisation. Le coronavirus, qui n’est pas né par hasard sur un marché, s’attaque en priorité aux villes mondiales comme aux espaces d’intermédiation. Wuhan étant située au centre de la Chine, l’Empire du Milieu perd l’une de ses provinces névralgiques sur le plan économique, créant des dysfonctionnements majeurs sur les supply-chain mondiales en termes de biens d’équipement et de biens de consommation. En Italie, le virus touche les principales régions exportatrices. Il s’agit de la Lombardie, de la Vénétie et de l’Emilie-Romagne. Les conséquences pour l’économie de la péninsule peuvent être désastreuses. Or, la paralysie des carrefours par les pandémies est bien répertoriée d’un point de vue historique : c’est en s’introduisant à la cour papale d’Avignon, carrefour du monde chrétien, que la peste put s’éparpiller dans toutes les directions terrestres. C’est en touchant le port de Bordeaux en 1348, qu’elle put se disséminer vers d’autres villes portuaires, à la faveur du commerce maritime naissant. En paralysant le capitalisme maritime, les pandémies s’attaquent en réalité au système nerveux de la mondialisation, laissant à l’écart les massifs montagneux[2], les espaces de faible densité[3] ou bien encore les rares villes[4] osant se protéger par des mesures d’exclusion drastique[5]. Le virus pourrait accessoirement servir de déclencheur à une crise financière d’un tout autre ordre. Quelle sera donc l’impact sur les mers d’une épidémie qualifié de virus du répit par les souverainistes américains ? La réponse tient en un mot : la disruption. La raison en est simple, le virus se plait infiniment dans les eaux ouvertes et salines du bocal libéral. Ce bocal est son théâtre, et même si le virus a par instant le cynisme de jeter, en guise d’adieux, sa couronne mortuaire à un spectateur endormi après lui avoir fait une profonde révérence, il tient la salle hypnotisée. Ne dispose-t’il pas d’un vieux droit imprescriptible, reconnu à mi-mot par les puissances maritimes : la liberté de circulation ? Cette liberté permit à la peste de se rendre temporairement maîtresse de la Méditerranée sous les Antonins, et plus tard, de rendre visite à vingt-trois reprises au possessions orientales de Venise. Le virus est par conséquent l’hôte du corps mondialisé, et à moins que l’enveloppe elle-même ne consente à se dissoudre, la maladie et le corps seront forcés de cohabiter.

5 – Militarisation des secours

Il est notable que les gestionnaires de la crise aient fait appel dès les premières semaines aux compétences médicales et logistiques des armées. En Chine, le nouvel hôpital de Huoshenshan a été construit en dix jours grâce à l’expertise de l’armée chinoise dans le domaine de la gestion de crise. Quant aux Français, rapatriés de Wuhan, ils ont été pris en charge par le service de santé des armées. Sachant que la médecine militaire française dispose d’une compétence de pointe en matière de santé tropicale, l’on ne peut que déplorer l’inconséquence des gestionnaires qui en ont réduit les effectifs de manière drastique alors même que cette expertise pouvait se révéler cruciale en cas d’urgence sanitaire.

6 – De possibles inflexions géopolitiques, un sursis pour les Etats-Unis

La turbulence générée a également fait baisser la demande chinoise de pétrole, cuivre et soja tout en faisant grimper celle de l’or ou du charbon. Mais la grande peur n’est pas totalement infondée dans la mesure où l’Asie produit 80 % des médicaments. L’industrie pharmaceutique mondiale est très dépendante des activités de production de médicaments chinois[6]. Très rares il y a une dizaine d’années, les pénuries de médicaments se multiplient. En 2018, l’Agence nationale de sécurité du médicament a noté 868 signalements de tensions ou de ruptures d’approvisionnement. Si le coronavirus se transformait en pandémie, il pourrait modifier de fond en comble les équilibres géopolitiques. L’on se souvient que la grande peste du XIVe siècle précipita l’effondrement de l’Empire Byzantin, suspendit la Reconquista pour un siècle et réduisit drastiquement la puissance maritime et commerciale de Venise. Pour le moment, seuls des bouleversements mineurs se dessinent. Le pôle sanitaire d’excellence de Hong-Kong, expert en prévision médicale, bénéficie par exemple d’un soudain répit. Les États-Unis sont en effet les grands bénéficiaires d’une maladie paralysant, par une mystérieuse faveur de la Providence, deux adversaires géopolitiques majeurs sur trois. Ils n’ont aucun intérêt à laisser le virus se déclarer maître et seigneur chez eux. En France, Toulon, profite pour l’instant de plusieurs reports d’escales touristiques de l’Italie vers la Provence, et s’en réjouit avant d’autant plus de légèreté qu’un port moins infecté pourrait lui voler la place demain. Mais la grande affaire est naturellement le ralentissement substantiel du commerce maritime chinois. 350 000 conteneurs au repos A en croire les chiffres du Baltic dry index, les compagnies maritimes sont actuellement déficitaires. La Chine pèse en effet pour près de 40 % des importations mondiales par voie maritime et 70 % des grands terminaux de conteneurs sont chinois. Les Capesize, gigantesques navires remplis de charbon ou de fer, se font donc plus rares entre le cap Horn et celui de Bonne-Espérance. Le ralentissement de la seule province de Hubei, a des répercussions sur 51 000 sociétés étrangères. Quant aux ports de Rotterdam[7], Hambourg et Valence, ils tournent actuellement au ralenti.


[1] La vague de cholera morbus qui atteignit la France en 1832 fut la première des sept pandémies cholériques qui frappèrent l’Europe aux XIXe et XXe siècles. Sortie des vallées du Gange et du Brahmapoutre en 1826, elle s’étendit inéluctablement le long des voies maritimes.

[2] Les Pyrénées et les Alpes échappent à la peste noire.

[3] La Russie au XIVe siècle

[4] C’est le cas de Milan en 1348

[5] Le système de la quarantaine actuellement mis en place en Chine est né à Raguse en 1377.

[6] La Chine produit par exemple 90% de la pénicilline mondiale.

[7] Premier port européen, Rotterdam est aussi pour la Chine le principal point de transit des marchandises avec l’Europe du Nord-Ouest. Le trafic mondial des conteneurs devrait chuter de 1 % sur l’ensemble de l’année 2020 du seul fait du coronavirus. Le port hollandais réalise 45 % du trafic intercontinental de conteneurs avec l’Asie. L’autorité portuaire prévoit une baisse d’activité de 20 % pour ce seul secteur. La capitainerie estime toutefois que les effets se font déjà sentir sur l’ensemble de l’activité.

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