Gaza, Un an après: “Nous, les palestiniens avons besoin de plus que vos prières” – Mousheera Jammal dans la ville de Gaza

Traduit par Rochelle Cohen

Le Mercredi 8 Juillet marquait une année après le début de la guerre à Gaza, qui a coûté 2.200 morts palestiniens et 73 morts israéliens. Des deux côtés de la barrière qui sépare les israéliens des palestiniens, deux femmes locales, Mousheera Jammal et (dans un article connexe) Janet Svirzenski, partagent leur point de vue sur ce qui est arrivé et pourquoi.

Gaza.  Shaati Beach Camp.  April 2013

Gaza. Shaati Beach Camp. April 2013

“Je suis fière de compter Mousheera Jammal non seulement comme une de mes amies les plus chères mais aussi comme ma sœur. Je me rappelle les nombreux moments que nous avons partagé ensemble dans la bande de Gaza, les larmes, la colère, le rire, la fureur, le tout enveloppé dans un amour profond et généreux qui nous unit dans notre lutte contre l’injustice. Il y a une énorme différence entre nous deux, je peux me promener loin de cette injustice, à tout moment comme il me plait. Mousheera, elle, est un oiseau dans une cage d’oppression et de cruauté… pourtant sa voix nous parvient à travers les barreaux de cette cage et chante de façon plus poignante et puissante que toute autre voix qui ne vit pas dans cette même cage. Que Dieu te bénisse mon amie, ma sœur et je suis tellement fière de tes paroles” –Vanessa Beeley

“En plus d’être une journaliste, mon travail ici à Gaza est d’aider d’autres journalistes de partout dans le monde dans leur mission de transmettre notre message et notre histoire. Il y a un an, je travaillais avec un journaliste italien, lorsque des rapports sont venus annoncer que les choses allaient dégénérer à Gaza et, en conséquence, la plupart des journalistes internationaux sont partis. Pour moi, c’est différent.

Peu de temps après que les journalistes soient partis, les nouvelles prévenaient que nous devions tous être sur nos gardes. Israel nous avait déclaré la guerre et en tant que palestiniens, nous avions décidé que nous devions nous tenir prêts. Pour moi, Gaza est non seulement ma maison mais aussi ma vie et mon sang. J’ai eu la possibilité de partir mais je ne l’ai pas fait. Je ne peux pas partir, cela m’est impossible physiquement. Gaza est ma terre.

“Ma famille, mes amis et ceux que j’aime et que j’ai aimé ont vécu et sont morts dans la bande de Gaza”Mousheera Jammal

Avec mes collègues disparus, la réalité de la situation m’a frappé comme un poignard dans le cœur. Ma vie ainsi que celles de tous les habitants de Gaza est contrôlée par le monde vivant à l’extérieur des portes, notre destin est déterminé par des choix qui sont faits par d’autres. Gaza est la plus grande prison à ciel ouvert dans le monde et des centaines de milliers d’entre nous sont pris au piège ici simplement parce que nous sommes palestiniens.

Tout le monde pense toujours que parce que je suis journaliste, j’ai toutes les réponses. Je me demande constamment: “Y aura-t-il une autre guerre?” Et je me fais toujours la même réponse: “Non, nous sommes en paix maintenant. Il ne va pas y avoir une autre guerre. Nous sommes tous OK”. Je dis cela parce que je veux vraiment y croire. Mais je sais que ce n’est pas vrai. Cela ne dépend pas de nous mais d’Israël.

Israël va menacer d’attaquer Gaza, encore et encore, et peut le faire quand il le veut. Il nous fait vivre dans la peur, ce qui rend tous les palestiniens à Gaza constamment effrayés et angoissés pour leurs vies.

Il est difficile d’être journaliste professionnelle et impartiale en vivant dans ce pays déchiré par la guerre car en tant que palestinienne, il m’a été injecté la même peur et le même traumatisme psychologique. Ma famille, mes amis et ceux que j’aime et que j’ai aimé ont vécu et sont morts dans la bande de Gaza.

Il est difficile de maintenir un équilibre entre pratiquer le travail que j’aime et passer du temps avec ma famille, laquelle pourrait disparaitre à tout moment. Il est difficile de réaliser mes ambitions et mes rêves tout en essayant de passer le plus de temps possible avec ceux que j’aime parce que, à tout moment, ils pourraient m’être enlevés, ou je pourrais leur être enlevée.

La mort m’a regardé bien en face pendant de nombreuses années, au cours de toutes les guerres dans ma vie. J’ai vu la mort et j’ai survécu parce que je suis déterminée à rester, à rapporter et à partager nos histoires au monde.

Je me suis souvent interrogée sur les journalistes internationaux et les louanges qu’ils reçoivent pour avoir mis leur vie en danger en entrant dans une zone de guerre. Les journalistes qui sont reconnus pour leur travail et, malheureusement pour ceux qui ont perdu la vie dans les zones de guerre sont connu pour leur bravoure et leur contribution à l’information internationale. Je me demande si je serais regrettée de la même manière et honorée pour mon travail que je fais ici.

“Après le cessez le feu l’année dernière, j’ai regardé dehors par la fenêtre et j’ai vu l’amour, et j’ai ressenti une lueur d’espoir dans mes émotions. J’ai vu des oiseaux qui chantaient en survolant les bâtiments détruits. Pour moi, ils chantaient la victoire et chantaient pour célébrer la fin de la guerre”Mousheera Jammal

Je me demande si je serai reconnue pour ma contribution et si les normes des droits humains internationaux m’incluent moi, ma vie et mes droits. Je me demande souvent aussi si les seules personnes qui se souviendront de moi ou à qui je manquerai si je mourais dans cette guerre seraient mes amis Facebook, qui laisseraient un “Repose En Paix Mousheera” en messages et en publications durant une semaine ou deux.

moushi

Je me demande aussi si je serai commémorée différemment en tant que femme dans ce domaine. Le travail, la contribution à la société arabe par les hommes sont toujours plus valorisés que celui des femmes. C’est un combat pour lequel je me bat tous les jours. Ma passion pour notre cause est tout autant sinon plus grande que celle de mes collègues masculins et pourtant je fais face à la discrimination en tant que femme ayant une opinion. Voilà quelque chose que je suis déterminée à changer dans notre société.

La guerre de 2014 a non seulement pris des vies, mais a eu un impact dévastateur sur les individus et leur santé mentale. Le meilleur exemple que je peux partager est l’histoire d’un homme palestinien de 19 ans, dont les deux frères ont été tués dans la guerre, laissant leurs femmes et leurs enfants derrière eux pour les pleurer. Son père l’a marié aux deux veuves de ses frères pour protéger leurs enfants.

Pour moi, cette histoire illustre la gravité de la situation que nous vivons à Gaza et à quel point nos familles ont été endommagées par la guerre. Beaucoup de gens ici sont juste des cadavres ambulants. Nous n’avons pas le temps de nous lamenter ou de nous soucier de nos sentiments. Nous n’avons que le sang coulant dans nos veines et nos battements de coeur pour nous maintenir en vie. Nous n’avons aucune émotion parce que nous avons vu trop de morts.

Une de mes tâches dans la guerre était de compter les cadavres et certains d’entre eux étaient des enfants avec qui j’avais auparavant joué à la balle. Si quelqu’un d’autre en dehors d’une zone de guerre avait à s’occuper de cette tâche, il lui serait difficile de regarder un seul visage. Je les ai regardé souvent, j’en ai vu beaucoup et pour moi ce n’est plus qu’un nombre de corps. Je ne ressens plus d’émotions.

Toute personne normale doit avoir au moins 20 jours de vacances dans une année, loin de son emploi, une chance d’avoir un peu de temps pour elle-même afin de réfléchir et se détendre. Les palestiniens ne méritent-ils pas aussi de faire un break? Ne pouvons-nous pas avoir du temps une fois pour nous concentrer sur notre bien-être?

Gaza n’a pas besoin seulement de reconstruction des bâtiments qui seront démolis à nouveau par les bombes. Nous avons besoin de reconstruction de notre bien-être mental. Nous avons besoin d’aide émotionnellement et mentalement.

Nous avons besoin d’apprendre à quoi cela ressemble d’aimer, de pleurer et de ressentir de la douleur. Les palestiniens veulent savoir ce que c’est de sentir à nouveau de l’émotion, parce que ne pas en avoir conduit beaucoup dans une vie de misère, vers des décisions et des choix qui peuvent ruiner une personne à l’intérieur et à l’extérieur.

Vous pouvez regarder la destruction à Gaza sur vos écrans de télévision, dans le confort de votre foyer. Eh bien, je peux vous dire ce qu’il en est à travers la fenêtre de ma chambre. Vous pouvez voir la dévastation et prier pour nous, mais nous avons besoin de plus.

Photo: Mousheera Jammal

Quand les bombes pleuvent, nous nous cachons et nous prions et nous espérons que tout cela disparaisse. Je voudrais que les images capturées et partagées avec vous capturent aussi notre peur et notre horreur.

Comme les rêves sont la seule chose que nous avons, j’ai fait un rêve qui est devenu réalité. Après le cessez le feu l’année dernière, j’ai regardé dehors par la fenêtre et j’ai vu l’amour, et j’ai ressenti une lueur d’espoir dans mes émotions. J’ai vu des oiseaux qui chantaient en survolant les bâtiments détruits. Pour moi, ils chantaient la victoire et chantaient pour célébrer la fin de la guerre.

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Ils chantaient pour nous rappeler à tous qu’il n’y aura plus d’enfants qui nous seront enlevés dorénavant. J’ai senti que ces oiseaux qui chantaient étaient en fait Mohammed, Shahd, Imaan, Moataz et tous les autres petits anges qui sont morts pendant la guerre, enfin libérés de ce massacre. Pour moi, le chant des oiseaux et leur vol étaient nos enfants qui jouaient maintenant paisiblement dans les jardins du ciel”.

Mousheera Jammal:  Journalist, Photographer, Activist.  Gaza 2013.

Mousheera Jammal: Journalist, Photographer, Activist. Gaza 2013.

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